mercredi, 10 juin 2026
par éducation-programme
Repenser la place des apprentissages ?
Les écoles d’art françaises accueillent majoritairement des étudiants issus de classes moyennes et supérieures, elles sont aujourd'hui composées à 60 % de jeunes filles.
L’intégration après 1968 des écoles d’art dans le système de l’enseignement supérieur a transformé leur statut et leurs pratiques, cette intégration a soulevé la question du formalisme et de la légitimité académique de ces établissements.
Les écoles d’art sont traversées depuis par plusieurs contradictions qui sont au cœur de la sociologie de l’enseignement artistique en France :
Autonomie contre cadre scolaire : l’étudiant, considéré comme un artiste, doit être libre et autonome tout en demeurant scolarisé ?
Création contre évaluation : comment évaluer une pratique artistique à l'heure du tout contemporain ?
Liberté contre professionnalisation : les écoles valorisent la singularité et l'originalité, mais les débouchés sont des plus précaires et quasi inexistants.
Personnalité contre pédagogie : l’idéologie mythique du don rend difficile toute formalisation pédagogique.
Le débat renvoie à une tension ancienne, déjà relevée dans l’histoire de l’enseignement du dessin dès la fin du XIXe siècle, entre instruction et éducation, entre technique et expression. Le dessin a longtemps été vu soit comme un outil technique (géométrie, architecture, industrie), soit comme un vecteur d’expression humaniste. Cette tension structure encore aujourd’hui les politiques artistiques, souvent traversées de contradictions entre démocratisation, culture légitime, pratiques réelles et temporalités.
Dans un contexte où les écoles françaises ont marginalisé la technique au profit du discours, l’obligation du savoir dessiner corrigerait au moins ce biais officiel. Cependant il convient de respecter la diversité des trajectoires et ne pas imposer autoritairement l’apprentissage académique mais plutôt de faire comprendre son utilité, en créant même des parcours exigeants pour ceux qui le souhaitent.
Dans le cadre d'une école qui, par définition a comme principe de transmettre des savoirs, maintenir une hiérarchie implicite où la maîtrise technique est vue comme non contemporaine n'a aucun sens. Actuellement et comme le prétend la rumeur publique, les études aux Beaux-Arts ne mènent à rien, ce qui, hélas, correspond à un constat factuel.
Par l'apprentissage des règles académiques tous les étudiants auraient l'avantage de posséder un bagage technique, évitant les inégalités sociales ou de formations antérieures. Savoir dessiner d’après modèle, comprendre la lumière, l’anatomie, la perspective, reste un outil puissant pour toutes les pratiques, y compris conceptuelles. La question ne serait pas tant d'imposer que de garantir l’accès de maîtrises transmissibles avec un tronc commun solide d'outils, à savoir : l'anatomie, le volume et la lumière, la perspective, l'observation.
Dans de nombreuses écoles d’art françaises, on a vu émerger une suspicion envers la virtuosité technique, une valorisation de la rhétorique plutôt que de l’œuvre, une injonction à l’expérimentation permanente avec la méfiance envers les médiums traditionnels. Un étudiant qui voulait peindre devait presque se justifier. La peinture devenait un choix non contemporain, sauf si elle était accompagnée d’un discours conceptuel.
En ayant laissé croire à leurs étudiants-artistes, durant leurs cinq années finalement de non apprentissage, qu'ils trouveraient quand même une place dans la société correspondante à leur souhait, les écoles et leurs enseignants portent une énorme part de responsabilité.
Depuis plusieurs années on observe un nouvel intérêt pour l'image. Cependant les institutions publiques restent suspicieuses et toujours fermées, elles craignent de revenir en arrière, de perdre leur rôle d’avant-garde en validant des vues soi-disant réductrices. Dans l'immédiat, les écoles d'art ne semblent donc pas encore prêtes à renouveler programmes et corps enseignants.
Comment les écoles pourraient-elles réintégrer la peinture ?
En modifiant trois choses : les critères de légitimité, les modes de sélection, et leurs structures.
C’est avant tout une question de volonté politique et, plus spécifiquement pour les Beaux-Arts de Paris, un grave problème touchant ses directions successives.
La figuration et la peinture ne reviendront pas tant qu’on ne changera pas les mécanismes qui produisent la légitimité artistique. Si on change ces mécanismes, elles reviendront naturellement, non comme un retour nostalgique, mais comme la pluralité retrouvée.
1. Réformer les écoles d’art.
Elles représentent le cœur du système et produisent les futurs acteurs. Aujourd’hui, elles fonctionnent comme des espaces fermés, anti-techniques. Comme des endroits où la peinture figurative est souvent perçue comme naïve, réactionnaire ou commerciale. Réformes possibles : réintroduire des ateliers de savoir-faire, la pluralité des jurys et recruter des enseignants sachant vraiment dessiner. Intégrer des historiens d'art dans les comités pédagogiques. Si les écoles changent, tout change.
2. Changer les critères de légitimité.
Jusqu'à présent les écoles valorisent surtout la rupture et le concept. Pour réintégrer la peinture, il faut élargir les critères. Rétablir la maîtrise technique actuellement écartée des jurys. Reconsidérer la fonction narrative et la relation au public, sans tomber pour autant dans le populisme.
3. Réformer les commissions d’acquisition.
C’est par le biais des FRAC, CNAP, musées, que la rupture s’est officialisée. Les commissions sont composées des mêmes responsables et critiques. Solutions : diversité et rotation élargie des membres, incluant des représentants du public, avec transparence totale des débats et des choix.
Avec l'abandon depuis les années 1970 du dessin et de toute technique approfondie, la formation artistique française a basculé vers la primauté du concept et la déconsidération des médiums traditionnels. A cause de cela les écoles ont véhiculé quasi uniquement des idées chargées d'illusion et d’utopie.
La peinture se trouve marginalisée car elle repose sur un savoir-faire qui ne correspond pas à l'archétype du tout contemporain voulu. Par orientation pédagogique et par mimétisme les enseignants ont réduit ou supprimé les cours techniques, qu'ils ont compensé par des séminaires valorisant la démarche conceptuelle. Les étudiants sont encouragés à problématiser, pas à peindre. Celui qui veut quand même pratiquer la discipline doit se former seul et à contre-courant de l’institution.
Les écoles d’art sont en continuité directe avec les centres d’art et les FRAC et elles forment leurs élèves pour répondre aux attentes de ces organismes. Donc, si ces derniers valorisent l’installation, la performance, la vidéo, alors les écoles forment des installateurs, performeurs ou vidéastes et la peinture devient dans ces conditions un médium inapproprié. La dévalorisation résulte d’un effet de boucle : les institutions valorisent ce que les écoles produisent, et les écoles produisent ce que les institutions valorisent.
La culture picturale disparaît ainsi: sans pédagogie ni progression méthodique, sans transmission des maîtrises ni aucune confrontation avec l’histoire. Elle devient un choix individuel sans enseignant qualifié, presque un acte de résistance et une matière non enseignée devient une affaire mineure.
La formation française a fini par hériter d’un anti-académisme devenu systémique. Le paradoxe est cruel, les écoles d’art ont voulu rompre avec l'ancien régime des Beaux-Arts mais elles n'ont fait que créer un nouvel académisme où, pour être reconnu, on peut même produire un art sans art.
Rien n'est cependant définitif.
En effet, la plupart des jeunes entrants refusent désormais le dogme du tout conceptuel et deviennent demandeurs de formations plus classiques, ils veulent apprendre à peindre et à dessiner, les écoles commencent alors timidement à réintégrer des ateliers de pratique.
On observe un retour de la narration, un intérêt pour les mythes, les symboles. Ce n’est pas un retour en arrière mais une demande de sens, de forme, d’émotion, de lisibilité. Sans confondre idéologie et médium, le savoir-faire dévalorisé jusqu'alors commence à retrouver la place qu'il mérite. L'intention n’est plus de rester en marge de la société mais bien celle d’occuper une situation cohérente et en adéquation avec les besoins. D’ailleurs la peinture n’est pas forcément conservatrice et peut être politique, subversive, introspective et, pourquoi pas, commerciale et belle.
Le modèle accompli serait un système avec des jurys pluralistes, des écoles diversifiées, une sélection définie clairement, où la figuration n’est ni dominante ni marginalisée.
Pendant des siècles, la conformité artistique a reposé sur la maîtrise professionnelle, la singularité stylistique, la matérialité de l’œuvre et la continuité dans une certaine tradition.
Mais dès les années 1920, les écoles des Beaux-Arts se sont tournées graduellement vers un standard les éloignant du classicisme. Dès lors la convention, en quelque sorte artisanale et historique, devient structurellement archaïque. Elle ne critique et n'innove pas assez.
La France, plus que d’autres pays, a donc officialisé un principe où la légitimité se définit en opposition à la tradition académique, à la virtuosité technique, à la séduction visuelle. Dans ce schéma, la peinture paraît immédiatement équivoque car elle plaît trop facilement et s’inscrit trop dans les habitudes. Donc, la valoriser reviendrait pour l'art dit contemporain à perdre sa position privilégiée.
L’art contemporain s’est construit sur la rupture et la déconstruction. Mais aujourd’hui la subversion et la transgression se sont institutionnalisées et la critique les a intégrées. Trop d’œuvres reposent sur des protocoles interchangeables. Cette forme d’art est devenue un système : écoles - centres d’art - FRAC - musées, avec langage codé et prévisible.
Les Beaux-Arts en France ne sont ni des centres de formation professionnelle, ni des laboratoires de recherche ou de découverte artistique. Dès lors, deux options cohérentes se présentent.
- Soit la France engage la refondation radicale de ses écoles d’art, déjà en réduisant leur nombre, ensuite en clarifiant leurs missions et en garantissant apprentissages et savoir-faire exigeants.
- Soit leur suppression progressive devient une hypothèse complètement légitime en ces temps de budget contraint.
Continuer à financer un système qui produit structurellement de la précarité, tout en invoquant la liberté artistique comme justificatif moral, relève moins de la défense de la culture que d’un aveuglement institutionnel.














































































